Your browser does not support JavaScript! Saint-James - années 1930

UN GARDIEN PROTOCOLAIRE

Le responsable du cimetière prenait son rôle très au sérieux, d'ailleurs le lieu s'y prêtait. Il s'y rendait quotidiennement (à 17 heures en hiver, à 19 heures en été) pour procéder au cérémonial de la fermeture de la grille d'entrée surmontée d'un joli porche, dernier vestige de l'église Saint-Martin qui brûla.

Au préalable, il criait trois fois de sa voix de stentor «Y-a-t-il du monde dans le cimetière?... Non? Au nom de la loi, je boucle, fermeture à gauche, fermeture à droite, fermé!».

On ne s'étonnera pas qu'il ait été également, dans son habit d'apparat, un Suisse plein de dignité, précédant à l'église les cérémonies religieuses. Il n'eut pas de successeur.

La plus fidèle habituée du cimetière n'était pas une veuve éplorée mais Louise G., de Saint-Benoist, qui chinait sa nourriture dans les rues de Saint-James, quartier par quartier, maison par maison. Elle allait ensuite consommer ses denrées sur le tombeau de Mr G. constitué d'une dalle posée sur quatre pieds et qui ressemblait de ce fait à une table. Étonnant, non?

DISTRACTIONS

Comment les jeunes pouvaient-ils occuper agréablement leurs loisirs dans les années 30?

Les vélos étaient encore relativement rares et les premières occasions de s'en voir offrir un, c'était la première communion ou le certificat d'études. Le mien avait coûté 535 francs, chez Devilgérard, en 1932. Je ne l'ai jamais oublié

Les autos, à cette époque, on ne les volait pas, on ne les brûlait pas sous prétexte qu'on n'avait pas d'argent pour se les offrir; on les respectait, on les admirait, en particulier les tractions avant. Il en avait de la chance, Gaston!

Quelles étaient donc les distractions des jeunes entre les deux guerres? Il faut d'abord rappeler que la sortie habituelle de l'école s'effectuait à 12 ans. Eh oui! à cet âge là, on était placé comme petit commis de ferme, bonne à tout faire, apprentie couturière ou modiste, aide dans le commerce, domestique en maison bourgeoise etc... C'était l'apprentissage sur le tas, sans perspective de congés payés et sans percevoir la moindre rémunération durant un certain temps. Ce qui veut dire qu'il ne fallait compter qu'avec la générosité d'un oncle, d'une marraine ou d'une vieille personne à qui l'on avait rendu quelques services autrement dit, pas grand chose.

Mais les occasions de dépenses étaient également rares le soir, après une longue journée de travail (il n'était pas question des 35 heures) on se couchait tôt. La radio n'en était qu'à ses débuts. Le jeudi, il y avait bien pour les enfants les films muets du Pathé-Baby du patronage mais l'abbé ne manquait pas de mettre sa barrette devant le projecteur lorsque se déroulait la séquence, d'un baiser bref et bien chaste pourtant.

À l'ouvroir les filles apprenaient la broderie et la couture en récitant de temps à autre d'interminables chapelets. Ce n'était pas particulièrement folichon!

Pour meubler le temps libre, il restait le théâtre avec Paul Hamard et d'autres artistes locaux, les séances de musique ou de gymnastique de messieurs Libouban, Dordoigne, Brou et consorts. Les jeunes de bonne volonté assistaient les adultes dans la longue préparation des chars de la mi-carême mais la pruderie des censeurs de l'époque fit renvoyer du patronage Germaine V. pour avoir été élue reine.

Un petit cirque de plein air, éclairé à l'acétylène venait parfois le soir place du Calvaire. Il fallait donner à la quête pour que le spectacle commence enfin.

Les grandes fêtes populaires étaient la Saint-Macé, la retraite aux flambeaux, les réjouissances du 14 juillet, les foires traditionnelles, les défilés de la musique, le foot du dimanche après-midi au Clos de la Haize, pour les garçons auxquels il arrivait d'aller danser à la Tête noire, après la première barbe.

La plupart des filles ne jouissait que d'une liberté toute relative et les amourettes d'adolescents n'étaient pas de mise.

Mais peut-être y avait-il aussi des à-côtés que je n'ai pas connus. Car à 12 ans, je me suis retrouvé en pension.

LE PÈRE BRIAULT

Le père Maurice BRIAULT, de la Congrégation des Pères du Saint Esprit, était né à Percy. Après divers séjours au Gabon, puis au Cameroun, il était devenu, à 46 ans, responsable des Annales.

Il était grand et corpulent avec un visage coloré qui révélait son tempérament sanguin. Au lieu de laisser pousser toute sa barbe, il avait seulement gardé une barbiche peu fournie. Il était myope et portait de fortes lunettes derrière lesquelles ses yeux bleus s'éclairaient parfois d'une lueur malicieuse. Il avait du bon sens, de l'humour, de l'esprit et on avait même l'impression que cet humour aurait pu être redoutable si la charité chrétienne n'en avait heureusement modéré l'exercice.

C'était un peintre de grand talent. Lui qui parlait avec lenteur peignait avec rapidité, comme en se jouant des difficultés. Il avait sa facture personnelle, d'un caractère moderne mais d'un modernisme qui ne pouvait choquer personne. Ainsi le décrivait son confrère, le Père Laisné.

De 1923 à 1930, il prenait volontiers des vacances à Saint-James, au Clos Tardif dont il avait connu la propriétaire à l'exposition coloniale et aussi chez le chanoine Durand, alors curé de Saint-James. C'est d'ailleurs dans une annexe de presbytère, près de l'école maternelle privée de l'époque qu'il a exécuté 54 panneaux représentant des saints de renommée universelle, sur fond or, et des saints du diocèse, sur fond bleu, qui constituent le Triforium, décoration originale de l'église. Il choisissait ses modèles parmi les Saint-Jamais d'alors, enfants ou adultes. Beaucoup ont rejoint maintenant les saints auxquels ils ont prêté leur visage.

Mais c'est par sa plume, plus encore que par son pinceau que le Père Briault devait conquérir la célébrité. C'était également un conférencier recherché. Il était bon que son nom fût associé à l'histoire de Saint-James.

UN ARTISTE

Monsieur B. était un ancien charron remarquablement adroit de ses mains qui consacrait ses loisirs à la ferronnerie. Son chef d'œuvre qui avait nécessité beaucoup d'habileté, de patience et de persévérance était une maquette du Mont-Saint-Michel en acier. Peu de personnes ont eu le privilège de la contempler car il ne la montrait qu'avec réticence. Qu'est-il advenu de cette petite merveille?

UN FAMEUX MARCHEUR

Il était petit mais nerveux et toujours par monts et par vaux. Pendant la guerre de 14, il lui arrivait d'assurer le service du courrier avec Pontorson et ce, au pas de course, avec sa voiture à bras. C'est avec le même engin qu'il transportait les coques de la baie recouvertes d'un sac humide, il faisait du porte à porte pour les vendre; il animait les rues de retentissants «aux coques, aux coques...».

Ceux qui voulaient l'asticoter lui demandaient des nouvelles de la personne avec laquelle il vivait. Il répondait invariablement "ce n'est pas ma femme, c'est ma servante et moi je suis son domestique!"

Sacré petit bonhomme!

COURSES DE CHEVAUX

Vers les années 30, il y avait, dans la région de Saint-James plusieurs élevages réputés. Le propriétaire de l'un d'eux, L.G. se promenait volontiers dans les rues avec son araignée (les snobs disaient sulky). Il était, à une certaine époque, le principal organisateur de courses attelées auxquelles lui-même participait.

Déjà, au début du siècle, des compétitions avaient lieu sur un terrain entre la gare et la maison des missionnaires diocésains; la municipalité soutenait la Société par des subventions. La musique défilait alors dans les rues pour drainer les badauds.

Plus tard, le champ de courses se déplaça derrière le château de la Paluelle où furent édifiées des tribunes en bois, un guichet pour les jeux, le paddock et même une buvette dans un boqueteau. On s'y rendait à pied, à bicyclette, à cheval ou en carriole par le bois de la Villette ou le Haut des Chasses, les voitures étaient rares. Ce n'était pas Longchamp mais les femmes avaient à cœur d'y faire toilette et la coiffe traditionnelle, avec sa mentonnière contrastait avec les chapeaux parfois extravagants arborés par les élégantes. Le canotier et la cravate étaient quasi obligatoires chez les hommes dont le gilet étalait avec complaisance la chaîne reliant la boutonnière à la montre plate du gousset.

C'était une fête populaire dont le succès était garanti.

UN PERSONNAGE ÉNIGMATIQUE

Il vivait seul dans sa grande et belle maison de la place et il est difficile de partager le vrai du faux dans ce que les gens disaient de cet homme discret, poli mais distant dont le comportement alimentait les rumeurs que propageaient les commères. Riche, il l'était sûrement et on le disait propriétaire de cent fermes pour lesquelles il mettait un mois et demi à encaisser les loyers. Et pourtant il aurait confié à ses rares intimes que s'il ne s'était pas marié, c'est qu'entretenir une femme coûtait fort cher. D'aucuns prétendaient qu'il effectuait autrement ses charités secrètes mais allez savoir. Héros balzacien, il faisait sûrement rêver plus d'une mère de famille ayant des filles à marier car il n'avait pas été, de plus, désavantagé par la nature. L'âme a son secret et la vie son mystère qu'il est sans doute indiscret de vouloir percer mais quelle belle chute pour ce dernier article de la série si j'avais pu soulever un coin du voile!

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