Your browser does not support JavaScript! Joyeux Récits du Terroir Fougerais

Le clairon

Y a beteût deux ans, v'là l'vicaire arrivé cé nous, et qui s'en vint m'dire :
- "Y n'est pas là l'gars Jean ?".
- "Non que j'y dis, "mais je vas alleu l'app'lleu, si vous avez à faire à li. Il est dans le fraïche".

Je huchis sû li. Y vint au fin coup. Y prirent une prise de tabac et l'abbé y dit au gars Jean à c'qui dit: "On va reul'veu la fanfare et on dit qu 'tes un bon clairon".
- "Ah deume j'tas caporal au reugiment...".
- "Et bien tu viendras avec nous...".

Le Jean y me dit:
- "Qu'en dis-tu ta la mère ?".
- "Ah mon pôve gars t'es be libe, mais tu seu ben t'as quarante-cinq ans, tu devrais laisseu ça aux jeunes. Et pis c'est bon pour les bourgadins, mais nous aoutes on est à trois quarts de lieue du bourg. Et au surplus, je n'seu pas bé solide, qui c'est tî qui f'ra l'ouvraïge quand tu seras parti? Dans noute petite ferme, on n'a pas de hernas, faut tout civieureu, ma je n'peux pu crocheu, j'ai trop grand mal aux reins".

Mais y n'ut rin à faire, le vicaire y plaïdit, et le gars Jean, qu'aime tant souffieu dans l'clairon, y n'demandeu qu'à sieude.

Et ça ch'minit pendant tout l'hiver. Falleu reupeuteu, falleu s'euxerceu, et ma j'restais toute fin seule au coin du feu.
- "Ah" que je disas! "Je c'mmence à me futeu".

Mais je n'voulais pas trop prendre su li, pasque le gars Jean, de fond, c'est un bon bonhomme. Et pis y i preneu son piaisi pari.

Quand ça fût la confirmation, la vaïsine é me dit:
- "Ah ben ça marche la fanfare. Si t'avas vu ton bonhomme souffieu dans l'clairon. Y n'aveu d'zyeux, et y gonfieu ses deux joes. Ah ça, c'est un ceulèbe ! Et pis ça yi vient ben, avec ses eunes bianches, sa veuste naïre, et sa casquette dorée. Ah deume y porte be dix ans de maïns qu ta".

Je n'tas cor pas si ben aise de ouï ça, mais je n'répondis rin pasque c'est une maouvaise goule de vesce.

Mais deume à la fête à Jeanne d'Arc ça fût le pus baou! Le Jean y médit:
- "Mar-Theurèse, dimanche c'est les vêpes en musique et après y a un collation au presbytère pour les musiciens. Vienras-tu cote ma?".
- "Comment vieux-tu que j'aouge avec ta ? Et les vaches à tireu, et le via à mette à teuteu. L'ouvraïge nous gourveugne cor pus l'dimanche que l'zaoutes jours!".

Y s'en fût tout seu à la fête, mais la fête e duri be longtemps!... A dix heures du sa, le bonhomme te cor pas là, j'men fus m'coucheu, et la peû me peurneut dans le corps. A méneut y n'aveu cor personne, je dis:
- "II est be sûr resté par les chemins".

Tout d'un coup, je l'ouï, qui faiseu du bru, et qui subieut, et qui chanteut.
-"Oh" je m'dis, "ta mon gars Jean, t'es chaoud d'baïre, et tu m'as l'air de marcheu bé drôlement".

Le vaïci rentré.
- "Ah" j'y dis "Jean que je seu en soin de ta. Saïs-tu ben l'heure qu'il est. Tu ne sors tout de même pas du preusbytère. Jeumais tu n'as fait un coup para".

Ah deume y s'mit à gueuleu, et à tireu des gros peutards, il m'dit que j'tas comme ma mère, une grognasse, et rin ne yi restit à dire, et qui jureu et qui gueuleu...

Je m'dis:
- "De ct'affaire là, j'ai bon temps d"aller coucheu dans le leu du bas de la piace".
- "Vas-y s'tu vieux et restes y et cor mieux, y faureu ben que tu seu à rempiaceu Jeanne d'Arc".
- "Ah" j'y dis tu m'deusire la mort".

Je braiilis tout le reste de la neu et je ne pus par ferrneu l'zyeux.

Au matin, le vaïci qui se leuve. I n'étau pas fieur.
- "Vieux-tu baïre un p'tit ka d'café" qui m'dit.
- "Tu peux ben le gardeu ton café, va donc l'porteu aux siens o qui t'a passé la neu. Et ne viens pas m'appercheu!... Après tout ce que tu m'as dit, treuteu ma mère de grognasse, ma pôve mère que tu n'as s'ment pas connue, et jureu les noms du bon Yeu et voula me foute dans le feu pour rempiaceu Jeanne d'Arc... Je n'peux pas passeu la-d'ssus c'est pus fort que ma, et j'en seu cor malade".
"Mais mon gars Jean, va falla choisi, ça sera ma, ou le clairon".

I n'demandit point son reuste. A midi i mangit sa soupe tout seu pasque ma j'fus mangeu ma beurrée dans le ceullieu à cite et on n'se dit pas une parole dans la journée.

Mais quand arrivi le sa, i vint à ma et i m'dit :
- "Mer-Theurèse t'as quasiment raïson, j'ai zu tort, il est temps de bourdeu. J'ai pendu mon clairon au port d'armes, sous le fusi, je n'retoucherai ni à l'un, ni à l'aoute".

I s'mit à m'biseu, on ramitit, et detpée i n'a jemais té caousance de rin!